Géopolitique de la faim: Destruction massive

« L'inhumanité infligée à l'autre détruit l'humanité en moi ».

                                                                               - Emmanuel Kant


C'est sur cette citation que débuta la conférence incisive de M. Jean Ziegler.

D'abord, des chiffres accablants qu'il s'est tenu de rappeler pour réveiller à nouveau les consciences et rappeler l'ampleur du désastre. Sur les 70 millions de décès recensés sur la planète en 2011, 28,9 millions furent causés directement par la faim. Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim.  Ces assassinats sont intolérables dans un monde où l'agriculture est théoriquement en mesure de nourrir 12 milliards d'êtres humains. Le premier droit humain, le droit à l'alimentation, est le droit le plus systématiquement et le plus largement bafoué sur la planète.

Comment un tel bilan est-il possible? Les causes de la faim sont équivoques.

Premièrement, M. Ziegler a identifié le dumping, soit l'exportation massive et subventionnée des denrées alimentaires de base des pays riches vers les pays pauvres, comme l'une des principales causes de l'incapacité des paysans à obtenir des revenus décents sur les marchés. Les pays industrialisés subventionnent, à chaque année, pour près de 390 milliards de dollars la production et l'exportation de denrées alimentaires produites principalement par 10 grandes multinationales. Les denrées produites localement par les paysans ne peuvent  rivaliser avec les quantités de grains et de farines étrangères subventionnées qui inondent les marchés locaux et font baisser les prix. Or, les ventes des paysans au marché sont cruciales pour leur survie en période de soudure, alors que 43 % d'entre eux doivent avoir accès à de l'argent sonnant pour satisfaire leurs besoins alimentaires de base en attendant les récoltes.

Dans un deuxième temps, le phénomène d'accaparement des terres brime le droit premier des habitants d'un territoire de pouvoir exploiter leurs terres et leurs sols de façon à pouvoir satisfaire leurs besoins alimentaires. Légitimant leurs actions par la faible productivité des paysans africains, les grands trusts mondiaux et les fonds souverains ont accaparé plus de 41 millions d'hectares de terres arables en Afrique seulement. S'il est vrai que les agriculteurs des pays en développement pourraient augmenter leur productivité, il est faux de penser que de les remplacer règlera le problème de la faim. Bien au contraire, l'accaparement des terres détourne les superficies auparavant destinées à la production alimentaire locale vers des productions massives destinées à l'exportation dans les pays occidentaux. C'est ainsi qu'en ayant acheté des terres en Éthiopie, l'Arabie Saoudite peut vendre ses pommes de terres et ses fleurs en Norvège...

Dans un troisième temps, la dette extérieure, qui agit comme un garrot (même sans corruption) sur les pays en développement contraint la plupart des pays à accepter des plans de remboursement de la dette qui impliquent l'adhésion à de plans d'ajustement structurels qui ouvrent grande la porte, eux aussi, à la conversion des terres utilisées pour la production de denrées consommées localement en des terres où les cultures d'exportation les remplaceront, diminuant d'autant les capacités des paysans à s'alimenter.

Finalement, les cultures d'agrocarburants font aussi du tort aux pays essentiellement agricoles, en détournant encore une fois les terres destinées aux cultures alimentaires de leur vocation première en des convertissant en terres où se produisent des substituts du pétrole. Les cultures destinées à produire bioéthanol et biodiésel peuvent effectivement lutter contre le réchauffement climatique en réduisant l'augmentation de carbone mis en circulation dans l'atmosphère, et incidemment réduire le nombre de famines dues à l'augmentation de la fréquence des sécheresses. Or, est-il vraiment justifiable de consacrer 362 kg de maïs (et les terres requises pour les cultiver) pour remplir un réservoir automobile, alors que cette même quantité de maïs pourrait nourrir un enfant pendant une année entière? Poser la question, c'est y répondre. En remettant en cause le rythme effréné de production et de consommation américain (et canadien, par le fait même), M. Ziegler nous a rappelé que nous causons tous, indirectement, la faim dans le monde.

Pour terminer, un plaidoyer pour laisser place à l'espoir et à l'éveil des indignés de la faim. Tout n'est pas perdu, même si la situation paraît sans issue. Ce sont aux citoyens d'exiger de leurs gouvernement qu'ils soutiennent l'abolition des subventions à l'exportation, de faire des aliments de base et de l'eau des biens publics et non privés et sujets à la spéculation, et de s'impliquer dans des mouvements comme la coalition pour la souveraineté alimentaire.

Une révolution de l'ordre cannibale du monde? Oui, il la souhaite. Oui, elle est possible. Pour autant qu'on y croie.