Le virage de l'aide publique au développement

Les pratiques canadiennes en matière d'aide internationale subissent de grands changements, tel que l'ont évoqué en conférence des représentants de l'AQOCI, du CRDI, d'universités canadiennes et d'ONGs. À l'invitation de la Chaire en développement international, ces derniers sont venus partager leurs visions de ces bouleversements dans le cadre des Journées québécoises de la solidarité internationale.

Alors que l'efficacité de l'aide teinte de plus en plus le portrait actuel du développement international, Stephen Brown, professeur agrégé de science politique à l'Université d'Ottawa, se questionne sur la mise en oeuvre de ce concept. Sur quelle base est évaluée l'efficacité? Officiellement, le concept réfère à un alignement et une harmonisation des activités de développement entre les bailleurs de fonds. Davantage de résultats sont attendus avec l'utilisation de moins de ressources. Toutefois, selon M. Brown, cela ne correspond pas à une question d'efficacité, mais plutôt d'efficience. « L'efficacité devrait se concentrer davantage sur l'amélioration des activités, alors que le terme d'efficience réfère davantage au non-redoublement des efforts », a-t-il souligné lors de sa conférence.

Or, le rôle de l'ACDI n'est pas de promouvoir les intérêts canadiens, mais de se concentrer sur l'aide aux pays en développement. Une dépolitisation de l'aide publique au développement est donc nécessaire, selon M. Brown.Actuellement, plusieurs acteurs du développement déplorent le nouveau système de financement des projets de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Puisqu'il fonctionne par appels de propositions très précis, peu de place est laissé à la créativité et à l'inventivité dans l'élaboration de projets. Or, le rôle de l'ACDI n'est pas de promouvoir les intérêts canadiens, mais de se concentrer sur l'aide aux pays en développement. Une dépolitisation de l'aide publique au développement est donc nécessaire, selon M. Brown. Cela entraîne une importante crise pour les ONGs québécoises, a noté Gervais L'Heureux, directeur général de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « La société civile est devenue un irritant plutôt qu'un apport pour le gouvernement et se passer d'elle met en péril les objectifs primordiaux du développement », a-t-il ajouté.

Par ailleurs, le secteur privé se taille une place de plus en plus grande dans les projets de développement. Par exemple, l'ACDI finance des projets de responsabilités sociales d'entreprises du secteur minier. « Cela est peu surprenant considérant que 50% des pays de concentration de l'ACDI ont une industrie d'extractions minières importante », a précisé Gabriel Côté-Goyette, coordonnateur de l'Observatoire sur la coopération internationale au Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS) de l'Université du Québec à Montréal. Selon lui, le gouvernement n'a pas tort de soutenir des entreprises privées canadiennes, mais cela n'a tout simplement pas sa place dans l'aide publique au développement.

Dans le secteur de la recherche en développement international, une hausse des fonds venant des fondations a été notée par Luc Mougeot, spécialiste de programme principal à la Direction des Initiatives spéciales au Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Bien que devant respecter les priorités de la programmation du CRDI, cette nouvelle philanthropie a plus d'ambitions, plus de moyens, mais est aussi plus exigeante : « Pour être plus ambitieux, nous avons besoin de bailleurs avec plus d'ambitions, a précisé M. Mougeot. Sans ce financement externe, nos possibilités seraient très limitées ». François Audet, directeur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire (OCCAH), est plutôt d'avis que la hausse d'amateurisme dans les fondations et dans la réalisation des projets représente un grand risque pour l'avenir du développement.

Un autre enjeu important a été soulevé par M. Audet, soit la tendance idéologique du financement canadien. « Il y a une réelle rupture du dialogue entre les organisations et le gouvernement canadien et cela a des conséquences sur les tendances du financement », a-t-il expliqué. En effet, ses recherches réalisées au Canada lui ont permis de démontrer la régionalisation de la répartition des fonds au profit des régions de l'Ouest du pays, ainsi que la nette tendance à la confessionnalisation de l'aide. Il a par ailleurs précisé que depuis l'arrivée du Parti conservateur au pouvoir, l'aide est beaucoup plus axée sur les urgences post-catastrophes qui offrent de plus grandes possibilités de gain de capital politique.

En somme, le portrait actuel de l'aide publique canadienne est plutôt sombre pour le domaine du développement international. Jérémie Lebel, de la Délégation Droits et Démocratie de l'Université Laval, a partagé l'exemple de la crise qui a entraîné la fermeture de l'organisation canadienne Droits et Démocratie, reconnue à l'échelle internationale. Fondée en 1988, cette organisation parapublique a toujours connu des tensions internes. Puisqu'elle était financée par le gouvernement canadien, Ottawa avait un droit de regard sur ses activités, ainsi que sur la nomination des membres de son conseil d'administration.

Bien que le secteur privé se taille une place de plus en plus grande dans les projets de développement, M. L'Heureux a précisé que l'essentiel est de permettre une aide à long terme favorisant le travail assidu et l'émergence de solutions novatrices. Le rôle des ONGs sur le terrain demeurera toujours aussi important : « Il y a beaucoup de travail de sensibilisation à faire puisque nous sommes à la croisée des chemins. Il revient aussi aux citoyens de faire valoir l'importance des acteurs de longue date dans le développement », a-t-il conclu.


La Chaire tient à remercier tous les conférenciers pour leur participation fort stimulante, ainsi que Sophie Brière, directrice du programme de gestion du développement international et de l'action humanitaire au Département de management de la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval, pour sa précieuse contribution comme modératrice.

Conférenciers invités

François Audet, Directeur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire - OCCAH
Stephen Brown, Professeur agrégé de science politique à l'Université d'Ottawa
Gabriel C. Goyette, Coordonnateur de l'Observatoire sur la coopération internationale au Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société - CIRDIS, Université du Québec à Montréal
Jérémie Lebel, Délégué général de la Délégation Droits et Démocratie de l'Université Laval
Gervais L'Heureux, Directeur général de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale - AQOCI
Luc Mougeot, Spécialiste de programme principal à la Direction des Initiatives spéciales au Centre de recherches pour le développement international ? CRDI

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